Avec Le nazisme revisité. L’occultisme contre l’histoire, Berg International, 2008, Stéphane François a pris le pari, dans la lignée d’un Nicolas Goodrick-Clark (Les racines occultes du nazisme, trad. fr., 1989) ou d’un George Mosse (Les racines intellectuelles du nazisme, trad. fr., 2006) d’entreprendre une démarche scientifique de compréhension et d’analyse sur un domaine politico-social polymorphe, trop souvent considéré comme marginal ou fantaisiste dans les milieux universitaires, quand il n’est pas surestimé et fantasmé dans les milieux populaires, liant occultisme et nazisme. Ceci en tournant radicalement le dos à certaines pratiques d’auteurs qui « ont la fâcheuse habitude de se plagier les uns les autres, sans prendre soin de vérifier leurs sources et en privilégiant les “informations” les plus spectaculaires, manipulant ainsi la réalité, construisant un édifice fait de présumés liens, contacts et relations » (François, p. 12). Partant des multiples courants Völkisch et de la Révolution conservatrice allemande (groupuscules, cercles, sociétés), toute une subculture (romantique, réactionnaire, occultiste, mystique, théosophique, hermétique, anthroposophique, racialiste, eugéniste, ethniciste, pangermanique, nordiciste, etc.) viendra s’abreuver aux sources d’un christianisme positif – déjudaïsé – ou d’un paganisme en pleine renaissance/reconstruction idéologique et symbolique, donnant une assise alternative – mythique – associant un âge d’or organique (Aryen/Indo-Européen) ou des lieux (Thulé, Agghartha, Atlantide, etc.) à redécouvrir pour le salut de la communauté de l’homme européen dégénéré par les Lumières, le libéralisme, le cosmopolitisme, le métissage et la modernité. Il s’agira pour l’historien de savoir démêler les faits des fantaisies et autres filiations imaginaires, ce que l’ouvrage de Stéphane François nous apporte avec patience et pédagogie.
Les récits et la littérature liant occultisme et national-socialisme, délaissés par les études académiques à quelques rares exceptions, avaient devant eux un boulevard qui ne tarda pas à être exploité et réadapté. La cause du malentendu sur le sujet serait à rechercher – en France – principalement dans l’ouvrage culte de référence Le matin des magiciens (on lira le contre-argumentaire d’Yves Galifret et al., Le crépuscule des Magiciens. Le réalisme fantastique contre la culture, éd. de l’Union Rationaliste, 1965) et dans la revue « Planète », qui feront – entre autres – d’Hitler un homme providentiel (grand prêtre) lié à des sociétés secrètes et initié aux « sciences » occultes. Or, les relations entre paganisme, occultisme et nazisme étaient loin d’être « naturelles », surtout quand viendront s’ajouter de nouvelles thématiques comme l’ufologie, le satanisme, le catharisme, les Templiers et autres Ordres chevaleresques, le fétichisme esthétisant de la SS, le complotisme/conspirationnisme, etc.
Le réalisme fantastique n’a que peu à voir, si ce n’est rien du tout sauf comme sujet d’étude, avec le réalisme historique scientifique. Mais comme le souligne Stéphane François, « le nombre de personnes sensibilisés à cette thématique de « l’occultisme nazi » et (…) la demande de ce public pour ce type de littérature » (p. 66-67) fut source de sa large diffusion à travers toutes les couches sociales et orientations idéologiques. Vers la même époque, les éditions Robert Laffont emboîtaient le pas (commercial) des histoires cachées avec la collection « Les énigmes de l’univers » et les éditions J’ai Lu avec la collection « L’aventure mystérieuse ». On redécouvrait des penseurs comme René Guénon, Julius Evola, Georges Gurdjieff, Helena Blavatsky,… On créait sciemment un mélange des genres, une confusion entre légendes et faits, l’histoire et la para-histoire (comme la para-science) devenaient indistinctes. Une partie de l’extrême droite (néo-nazie, nouvelles droites, néo-paganisme, ethno-différencialiste, communautaire/folkiste, identitaire, révisionniste, etc.) exploita ce nouveau filon, partant à la recherche de la race-souche primordiale, de mondes souterrains, et l’intégra dans son corpus idéologique (voir Pierre-André Taguieff, La foire aux Illuminés, 2005) Cette vision de l’histoire, qui devînt triviale et quelque peu tendance, se diffusa par la suite aisément dans le grand public via nombre de films, romans, revues, bandes dessinées, jeux de rôle ou vidéo, musique, etc. Cette étude constitue une introduction à ce phénomène encore trop peu étudié. Il reste à espérer que d’autres chercheurs s’y pencheront avec autant de méthode et d’érudition.
Première parution : Les Cahiers Rationalistes, n° 599, mars-avril 2009.
