L’orientation principale de l’étude de Stéphane François est de définir et passer au crible « l’apport du néo-paganisme dans les discours néo-droitiers »1. Sa recherche nous éclaire sur un point doctrinal culturel trop peu étudié de cet espace politique paganophile, où se croisent de multiples tendances et orientations polymorphes, faisant office de contre-étude universitaire à deux oeuvres (militantes) considérées comme les références – internes – sur le sujet par les Nouvelles Droites2. S’il importe de bien établir une distinction entre néo-paganisme et paganisme antique, on ne saurait réduire ces courants de pensée à l’extrême droite ou à un quelconque autre champ politico-social ou théologico-politique exclusif. De même, on ne saurait réduire le terme générique « Nouvelle Droite » à une seule école de pensée et d’action ou à un courant idéologico-politique immuable, comme l’avait minutieusement analysé Pierre-André Taguieff3. La première partie de l’ouvrage, consacré à l’ « Histoire de la Nouvelle Droite», viendra embrouiller quelques lecteurs de gauche, d’altermondialistes ou d’extrême-gauche (« anti-raciste »/ « anti-fasciste», « alternatifs ») néophytes dans l’étude de ce courant intellectuel, où l’auteur nous indiquera qu’une partie, non négligeable, de leurs familles politiques respectives est attirée par le développement intellectuel de thèmes communs4 (anti-capitalisme, réfutation de la morale bourgeoise et de la pensée unique, anti-mondialisation, tier-mondisme, anti-colonialisme, relativisme culturel, multiculturalisme, respect des minorités (particularités) régionales et culturelles comme des identités (autochtones/indigènes), droit à la différence, liberation sexuelle, etc. ) exposés dans des publications comme Krissis ou Eléments. Retraçant le cheminement doctrinal de cette nébuleuse « Nouvelle Droite », des origines à nos jours, en France et dans le monde, nous pouvons mieux comprendre l’anachronisme de certaines attaques simplistes dont elle fait encore l’objet aujourd’hui, loin de se ternir à jour de ses évolutions/reformulations et de la variabilité des références de son corpus idéologique5.
Parmi les multiples problématiques hérétogènes provenant de la « Nouvelle Droite »/ «Nouvelle Culture » , nous trouvons quelques constantes, avec des réponses variées et mouvantes, comme celle des origines (racines) et de l’héritage de la civilisation européenne (nordique, celtique, germanique, Indo-Européenne, aryenne, etc.). Ce questionnement protéiforme passa de la linguistique à la littérature, de l’archéologie à l’histoire, des aspects ethniques (peuples, civilisation) aux cultures associées (mentalités, coutumes, mythes, pratiques), et inévitablement aux valeurs (traditions, symbolisme) portées par des croyances et une spiritualité supposée commune : le paganisme. Dans la seconde partie, Stéphane François nous met utilement en garde : « En France, l’un des lieux communs d’une certaine politologie est l’amalgame fait entre droite radicale et paganisme. Cet a priori est évidemment erroné. Il existe un paganisme foisonnant ouvertement marqué à gauche très présent aux Etats-Unis et depuis une dizaine d’années en Europe. (…) Toutefois, une tendance du néo-paganisme européen est bien marqué à l’extrême-droite dont certains néo-droitiers tentent de se démarquer. »6
Spirituellement plus proche d’une conception panthéiste et/ou polythéiste pré-chrétienne (à retrouver, à filiations imaginaires ou réinventées7), nous trouverons le néo-paganisme, ici reconstitué, lié au romantisme, aux approches antimodernes, aux ethno-régionalismes communautaires/autonomistes/séparatistes, aux folkistes, aux adeptes de la « Terre et sang » ou de la « Terre et peuple », aux écolo-naturalistes, à la franc-maçonnerie du bois, aux courants occultistes/ésotériques ou se réclamant de la magie/sorcellerie, à ceux adhérent à une métaphysique de la Tradition (Evola, Guénon, Schuon, etc.), aux orientalistes, à l’odinisme (Asatru), aux runologues, au druidisme, aux courants völkisch ou romanologiques (Tradition italique), aux gauches alternatives libertaires, au New Age, dans le cinéma, la bande dessinée, la musique, la littérature, etc,… Autant de typologies que de familles philosophiques et de structures se réclamant de ce néo-paganisme politique idéalisé, à la recherche de traces de sa survivance primordiale, au sein d’un inconscient collectif (traditionnel ou folklorique), de croyances, de contes, dans les courants hérétiques, etc.8
La troisième et dernière partie aborde six thématiques liées au néo-paganisme qui pourraient faire l’objet d’ouvrages distincts à eux seuls. Ainsi les questions liées au racisme (différentialiste, se déplaçant de la biologie vers la culture/civilisation) et à la xénophobie (hantise du mélange, du métissage, de la dissolution identitaire ethnocidaire, etc.) sont loin d’être si homogène au sein des courants « païens » néo-droitiers et, comme le souligne l’auteur, non sans ambiguïtés9. De même, la question portant sur la modernité est globalement scindée entre une tendance antimoderne (traditionaliste, folkiste, communautarien) et un postmodernisme (archéofuturiste), ayant un adversaire commun : le néolibéralisme économique marchand (mondialisation/globalisation dont le modèle américain est identifié comme l’ideal-type), facteur des processus migratoires (déracinement, émigration/immigration, cosmopolitisme), d’homogénéisation culturelle (totalitaire, universaliste) et d’instauration d’une civilisation unique10.
D’où un certain intérêt de réflexion sur la décroissance, l’anti-utilitarisme, l’auto-gestion, le localisme, etc. Souvent proche de l’écologie profonde (deep ecology vs l’écologie supperficielle ou shallow ecology), le dualisme Homme/Nature comme l’anthropocentrisme s’effacent totalement dans cette Weltanschung, privilégiant la recherche d’une unité du vivant harmonieuse à préserver (sacrée, idéalisée). La problématique du système politique souhaitable reste elle aussi complexe dans ses orientations désirées : antiégalitaire aristocratique/élitiste, démocratie organique (clanique, communautaire), bio-régionalisme, voire Européisme (Eurasiatique, Eurosibérie, Empire des peuples européens, Empire communautariste,…), où viendra s’épanouir l’homme européen ré-enchanté. La place de la femme et de la sexualité reste un chapitre original absolument occulté dans ce type de recherches sur la « Nouvelle Droite », ce qui rend cette étude de Stéphane François d’autant plus singulière dans son approche que ce thème du paganisme vient à toucher un public plus large11.
Première parution : Raison Présente, n° 171, 3ème trimestre 2009
1Stéphane François, Les néo-paganismes et la Nouvelle-Droite (1980-2006). Pour une autre approche, Archè, 2008.
2Alain de Benoist, Comment peut-on être païen ?, Albin Michel, 1981 ; Christopher Gérard, Parcours païen, L’Âge d’Homme, 2000.
3Pierre-André Taguieff, Sur la Nouvelle Droite, Descartes et Cie, 1994.
4Comme la collusion entre la Neue Rechte et les Verts allemands.
5A titre d’exemple, les discours/positions entre Alain de Benoist et Guillaume Faye sont plus que tranchés aujourd’hui.
6Stéphane François, op.cit, pp.117-118
7« Faire renaître le paganisme tel qu’il a pu être dans l’Antiquité est à mes yeux une chimère. (…) Que le « paganisme » puisse être utilisé comme étendard par ceux qui n’ont en tête que le racisme et la haine de l’Autre me consterne. Je pense que ces gens-là n’ont strictement rien compris au paganisme», entretien avec Alain de Benoist », in Stéphane François, Les paganismes de la Nouvelle Droite (1980-2004), thèse de doctorat, Université de Lille II, Lille 2005, pp. 467-474, entretien recueilli par Stéphane François (non publiée).
8L’importance accordée à Michel Maffesoli, à la fin de cette seconde partie, ne nous semble pas justifiée en tant que sociologue (sans étude de terrain sur le sujet), mais peut-être plus comme un métaphysicien social de l’imaginaire « post-moderne ».
9On trouve sur un terrain parallèle, des courants néo-droitiers arabophiles comme arabophes, judéophiles (philosémites, voire pro-sionistes) comme judéophobes (antisémites).
10Robert Jaulin, La décivilisation. Politique et pratique de l’ethnocide, Complexe, 1974.
11Avec la réédition en 2008, dans la collection « Folio/essais » de l’ouvrage de Marc Augé, Le génie du paganisme, Gallimard, 1982.
