En 1962, l’extrême droite française se trouve, pour la seconde fois en vingt ans, idéologiquement en lambeaux. En juillet, son cours est réorienté par la publication de Pour une critique positive. Cet opuscule, rédigé par Dominique Venner, est l’une des origines tant de la Nouvelle droite que du nationalisme-révolutionnaire[1]. Si le premier de ces courants se veut culturel et non fasciste, le second rêve de forger une phalange fasciste de révolutionnaires professionnels. Or, pour perdurer après mai 68, le néo-fascisme se voit contraint à moderniser son langage par la gauche, ce qui, selon un goût culturel commun dans « l’entre-deux-mai », le porte à réinvestir son histoire[2]. Le référent historique est certes le b-a-ba de toute stratégie culturelle, définie comme priorité par la Nouvelle droite, mais est surtout l’un des rares lieux d’activité du marginalisme politique.
Ce dernier est aussi une marge sociale. Les groupuscules se définissant comme nationalistes-révolutionnaires, dits « N.R. », ont été l’Organisation Lutte du Peuple (O.L.P., 1972 – 1974), les Groupes Nationalistes-Révolutionnaires de base (G.N.R., 1976 – 1978) le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (M.N.R., 1979 – 1985), Troisième Voie (T.V., 1985 – 1992), Nouvelle Résistance (1991 – 1996), Unité Radicale (U.R., 1998 – 2002), et le Réseau Radical (2002 – 2006). Leur acmé numérique se situe à la fin des années 1980, lorsque Troisième Voie compte environ 230 encartés. Sociologiquement, sous les contre-coups de l’atomisation sociale des classes populaires et du monopole du Front National quant à l’ascension sociale par l’extrême droite, le nationalisme-révolutionnaire n’a cessé de se prolétariser. Quant à son encadrement, il relève de la petite bourgeoisie disposant d’un capital culturel significatif, mais non du classement social auquel elle aspire. Cependant, parce qu’ils participent à une marge historique, le néo-fascisme, les N.R. tentent de procéder à la jonction de celle-ci avec la modernité politique. Pour eux, l’expérience fasciste fut un échec empirique critiquable mais se situant dans des conditions spatiales et temporelles spécifiques. Aussi, le phénomène des années 1920 – 1940 ne saurait postérieurement empêcher de mettre en continuité les notions d’ethnie, de peuple, de nation, de construction européenne, de socialisme et d’Etat.
En cette perspective, les travaux qui concernent leur champ politique sont autant d’éléments d’élaboration de leur « critique positive de l’action menée ». Alors que le terme « néo-fascisme » naît dès 1934, les néo-fascistes ne se réclament que du programme de 1919 et de celui de Vérone (1943). C’est-à-dire que le néo-fascisme a) se revendique du premier fascisme-mouvement, mais quant à un programme vis-à-vis duquel Mussolini et Il Fascio étaient eux-mêmes fort prudents ; b) se reconnaît dans le fascisme-régime lorsque Mussolini refusa de qualifier la République de Salo de « fasciste » estimant le terme « dépassé »[3]. Dans le premier cas, le néo-fascisme puise volontiers dans les travaux historiques qui, depuis trente ans, ont insisté sur les racines sociales et révolutionnaires du phénomène fasciste, dans le second il s’inspire de la mémoire nostalgique de ses aînés[4]. Histoire ou mémoires, ce qui importe est la mise en avant des « idées » et non des actes.
Cet opportunisme n’est pas illogique : voyant dans le fascisme une esthétique romantique plus qu’un ensemble de faits historiques, les militants développent davantage une vision du monde qu’un corpus doctrinal monolithique. En ce cadre, user de l’histoire pour renouveler idéologiquement le fascisme n’est en rien hétérodoxe : il n’y a pas ici un dogme qui construit l’action, mais la recherche d’une action politique extrayant de l’impuissance. Il n’est en rien question, comme jadis l’Action Française, d’opposer une histoire de droite à une histoire de gauche. Face au désastre de l’histoire du fascisme, ce qui importe est de trouver, puis assembler, des renouvellements idéologiques issus de l’appropriation des études historiques. Au risque de Clio, il faut insuffler l’esprit fasciste dans la glaise du matériau historiographique, pour que ce bancal golem porte et sauve la vision fasciste du monde.
En effet, l’auto-désignation comme fasciste étant désormais politiquement suicidaire, cette mouvance a été en quête d’autres représentations. Son but est de substituer à l’histoire politique une légende légitimatrice. Durant les années 1920 – 1940, la discipline historique avait été pour les fascistes un mode de production de mythes. Elle devient un instrument chargé de les extraire de l’ombre des fascismes-régimes via une relecture de l’histoire politique du XXe siècle. Les néo-fascistes partent puiser leur inspiration dans l’études des marges idéologiques de leur courant. Grâce, tout particulièrement, aux analyses historiques de la « Révolution Conservatrice », ils espèrent imiter leurs aînés dans le double-jeu de captation des dynamiques révolutionnaire et contre-révolutionnaire. C’est ainsi que le fascisme se trouve son nouveau nom : le nationalisme-révolutionnaire (1). Les inventions taxinomiques permettant de dessiner de nouvelles généalogies vont ici nécessairement de pair avec une révision de l’histoire. Cherchant à s’intégrer au système politique et à éliminer ses concurrents contre-révolutionnaires du champ extrême droitier, le mouvement néo-fasciste doit, par la synthèse de références historiques éparses voire antagonistes, refonder sa « vision du monde » et réinvestir les lieux de mémoire socialement établis, pour enfin s’adapter aux enjeux politiques contemporains — par exemple en se définissant comme des « résistants » à l’ordre libéral. Le révisionnisme historique devient dès lors la tâche militante essentielle (2). Cependant, en se rénovant par l’usage de l’histoire des idées, le fascisme se transforme-t-il en son essence ou ne produit-il qu’un travestissement mimétique ? La dialectique entre études et évolution du fascisme s’avère profonde. Les analyses quant au positionnement plus ou moins à “gauche” du fascisme, ou sur l’existence d’un fascisme générique défiant les limites du temps et de l’espace, deviennent le moteur même du fait néo-fasciste (3).
De la Révolution Conservatrice au néo-fascisme
Afin de se rénover idéologiquement, les néo-fascistes partent puiser dans les travaux historiques le vocable et les manières de la Révolution Conservatrice. Ils tentent d’y chiner : a) une ascendance requalifiante ; b) une rénovation lexico-idéologique ; c) un modus operandi.
Sources historiques et historiographiques
Candidat malheureux à l’intégration dans la S.S. alors qu’il était assistant en sciences politiques, secrétaire d’Ernst Jünger, dès 1949 Armin Mohler soutient sa thèse relative à ce qu’il baptise « la Révolution Conservatrice », démontrant que le nationalisme allemand sous Weimar ne se limitait pas, loin s’en faut, au seul cas nazi. Cette galaxie politico-culturelle allemande, si influente durant Weimar, décrivait une Allemagne « colonisée » par l’Occident libéral impérialiste. Pour s’extraire de cet état, les révolutionnaires- conservateurs appelaient à ce que les historiens des religions qualifient de palingénésie, une renaissance cosmogonique, qui s’exprimait politiquement par la construction organique du peuple contre le « Système », l’union avec les autres peuples « colonisés », puis, grâce à la guerre perçue comme moyen et comme esthétique, l’édification de grands espaces. C’est là un discours aux nouvelles possibilités de greffe. A l’orée des années 1970, Mohler fait découvrir les grands penseurs de cette mouvance à Alain de Benoist : Moeller van den Bruck, Spengler, les frères Jünger et Carl Schmitt[5]. C’était là l’impulsion nécessaire à une profonde rénovation du néo-fascisme, qui va amplement se construire grâce aux travaux sur ce que les historiens qualifièrent de « pré-fascismes ». L’étude de la Révolution Conservatrice a permis aux néo-fascistes de réussir mieux qu’ils ne l’eussent pu par eux-mêmes la production de « l’oscillation idéologique », selon l’expression de Jean-Pierre Faye. Ce dernier popularise en France l’idée de Mohler d’une représentation de la politique non par une ligne mais par la métaphore d’un fer à cheval où les extrêmes droite et gauche convergent l’un vers l’autre – le politologue d’outre-Rhin n’ayant pas hésité à évoquer les « trotskystes de la révolution allemande ». Cette figure a fasciné les N.R. et leur a permis de se modeler.
Jean-Pierre Faye insiste sur le personnage d’Otto Strasser (1897 – 1974) et l’intègre à la perspective national-bolchevique, point de vue récusée ensuite par l’historien Louis Dupeux mais que les N.R. font leur[6]. Figure de proue du parti nazi, Strasser en fit scission pour créer sa propre formation (1931) ; le programme de « libération nationale et sociale du peuple allemand » du parti communiste germanique le fait participer à l’un de ses meeting, mais in fine provoque l’hémorragie militante de sa structure. La découverte d’un tel personnage porte immédiatement les jeunes nationalistes français à se réclamer de lui et à adopter un positionnement idéologique qui renvoie à ce qu’il est convenu de nommer le « nazisme de gauche » strasserien. Strasser représente un référent essentiel car a) l’idée d’une « gauche nazie » est des plus troublantes, b) lui et son frère ont été au plus haut à l’intérieur du parti nazi, avant que l’un ne soit exilé et l’autre assassiné par ordre de Hitler (et ils ne sont donc pas impliqués dans le judéocide). La plasticité du cas est telle que lorsque le politologue Patrick Moreau expose en un article les fondamentaux idéologiques de Strasser et établit à leur propos une analogie avec les Khmers rouges[7], l’une des principales revues néo-fasciste en conseille la lecture et se convertit ipso facto aux références aux Khmers, à la Chine maoïste et à l’Albanie, en les tirant dans le sens de la Révolution Conservatrice. Voilà désormais chez les N.R. loué tout ensemble le « national-communisme » de Strasser et du communisme asiatique… L’analyste a ainsi fourni, à son corps défendant, concepts idéologiques, mode d’euphémisation propagandiste, oscillation idéologique et grands anciens fondateurs de « traditions historiques » inventées selon les nécessités de l’instant. C’est cette méthode qui est la base même de la fondation des groupes et courants N.R.
Fondation des nationalismes-révolutionnaires
C’est ainsi que, pour la première fois, l’extrême droite française reprend le discours présenté dans Langages totalitaires, elle se découvre « N.R. », « national-bolchevique », « anti-impérialiste », etc. En 1972, exclu d’Ordre Nouveau (1970 – 1973), Yves Bataille forge son propre groupe, l’Organisation Lutte du Peuple. Il se donne deux modèles : l’organisation italienne dite « nazi-maoïste » Lotta di Popolo, et le livre du philosophe français, dont l’influence transparaît dans toute la prose de l’O.L.P. Il précise : « le livre de Faye est intéressant pour le vocabulaire et parce qu’il étudie un sujet qui est mal connu (…) il y avait un discours qui me semblait cohérent et susceptible d’attirer l’adhésion »[8]. Christian Bouchet, l’un des principaux animateurs du fascisme européen depuis les années 1980, témoigne également de sa dette : « J’ai été très influencé, alors que j’étais encore lycéen, par la lecture du livre de Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires, qui m’a fait découvrir la Révolution Conservatrice allemande. Zeev Sternhell aussi, avec sa Droite révolutionnaire a eu une grande influence sur mon évolution »[9].
L’appropriation du national-bolchevisme, théorisé par Ernst Niekisch (1889 – 1967) et promu durant Weimar par le courant le plus radical de la Révolution Conservatrice, s’est fait par l’influence, d’une part, des jeunes nationalistes allemands sur leurs amis français, et celle, d’autre part, de la publication des ouvrages de Jean-Pierre Faye et Louis Dupeux. Suite au groupe français Nouvelle Résistance, l’étiquette se répand dans toute l’Europe… après la chute du Mur. La représentation que les extrêmes droites (et pas seulement elles) se font d’Ernst Niekisch en fait l’incarnation historique de l’explosion de l’axe droite – gauche. Partisan de la « Résistance » « nationaliste-révolutionnaire » allemande contre tout ce qui correspondait à l’Occident libéral, au bénéfice d’une révolution nationale du sang et du sol dont le modèle serait la Volksgemeinschaft qu’eût réalisée la Russie stalinienne, Niekisch appelait de ses vœux une révolution allemande menant à un Empire avec la Russie, pour aboutir à la Révolution mondiale. Si, en France, la redécouverte première de la Révolution Conservatrice ne s’était pas faite en intégrant Niekisch, sans doute est-ce dû à des causes endogènes — tant il est vrai que Niekisch ne pouvait qu’être que délicatement gérable pour une Nouvelle droite faisant ses offres de service aux droites. Néanmoins, l’intégration de Jünger dans les référents néo-droitiers peut en être vue telle une préparation culturelle, puisque le national-bolchevisme était, pour part, le pendant radicalisé du néo-nationalisme — ce dernier étant déjà un versant ultra de la Révolution Conservatrice.
Dans la micro-internationale nazi-maoïste, le correspondant allemand des O.L.P. française et italienne est la Nationalrevolutionäre Aufbauorganisation–Sache des Volkes (N.A.R.O.-S.d.V.), regroupant environ 450 militants sur la base doctrinale du Manifeste de la Cause du Peuple d’Henning Eichberg[10]. Le mot de passe de son renouvellement idéologique, c’est Niekisch, que la N.A.R.O.-S.d.V. promeut opposant en chef à l’hitlérisme. Elle remet également au goût du jour la proclamation du parti communiste allemand sur la « libération nationale et sociale du peuple allemand », et une phrase de Lénine : « Faites de la cause du peuple la cause de la nation et la cause de la nation sera la cause du peuple » — déjà très commune sous Weimar dans la mouvance national-bolchevique. Ces innovations qu’importent l’O.L.P. en France, conjointement à son usage de Jean-Pierre Faye, sont popularisées par François Duprat. Idéologue, militant et historien fasciste, ce dernier fut celui qui fit du néo-fascisme français une praxis historiographique[11].
Usages politiques
L’historien-militant qu’est Duprat recherche dans l’analyse historique les modes de résolution des tares premières de l’extrême droite de son temps : l’absence de fond idéologique comme de stratégie. Il est hanté par l’idée de manœuvrer à l’avantage de l’avant-garde néo-fasciste l’anti-communiste petite bourgeoisie ; il paraît regretter de ne pas disposer des moyens d’être, selon la terminologie de l’analyse marxiste, « les bandes armées du Capital », car cela lui simplifierait le financement de son parti. Est là présente, de manière patente, l’influence des schémas historiques inspirés de Léon Trotsky expliquant l’arrivée au pouvoir des fascismes par le déclassement d’une petite bourgeoisie hostile au communisme : Duprat réutilise ici directement la discipline historique à des fins de stratégie pratique[12]. C’est face à l’échec permanent des extrêmes droites, qu’il défend une stratégie inspirée de l’histoire des réseaux de l’extrême droite sous Weimar (parti électoral et structures activistes ayant un langage à “gauche”), en proposant le rassemblement de tous les militants dans un parti national-populiste, le F.N., et dans une structure radicale, les G.N.R., aux rôles respectifs définis : « nous devons savoir faire cohabiter une organisation de combat et une organisation de formation et d’encadrement. Sans les S.A., jamais le N.S.D.A.P. n’aurait pu prendre le pouvoir, mais sans la Politische Organisation les S.A. n’auraient pas mieux réussi que les Corps Francs de Kapp et Luttwitz, lors du putsch de 1920 »[13].
Grâce à ce nouveau langage et cette méthode, Duprat tente d’unifier à son profit les éléments radicaux de l’extrême droite française. C’est, en ce sens, un succès. En quelques années, il impose les formules héritées des « nazi-maoïstes ». Elles deviennent un marqueur indispensable à la posture N.R., tant et si bien que l’on peut considérer qu’est N.R. qui cite ces mots de gauche « vus de droite ». Pourtant, chez Duprat, le nationalisme-révolutionnaire n’est qu’une modernisation d’un nationalisme radical par emprunt lexical-idéologique. L’histoire lui permet de reformuler sa pratique langagière mais jamais il ne cède sur le substrat idéologique, mettant la langue national-bolchevique au service du « vieux nationalisme » français[14]. Cependant, il s’inscrit par la-même dans une réalité permanente du fascisme, qui toujours fut plus une ‘ortho-œsthetica’ qu’une orthodoxie. Dorénavant, les groupes néo-fascistes peuvent présenter une autre généalogie que celle qui est historiquement la leur, et tous ceux qui se disent N.R. se prennent à prétendre qu’ils sont les descendants de la Révolution Conservatrice. D’autres chefs de file du courant N.R. ont voulu user de la Révolution Conservatrice pour offrir un dogme totalement renouvelé. Ancien collaborateur, le Wallon Jean Thiriart (1922 – 1992), a vu ses thèses diffusées dans les cercles néo-fascistes de Lisbonne à Moscou[15]. Au sein de son mouvement Jeune Europe, il envisage, dès les années 1960, un « communautarisme » né du rapprochement entre néo-fascistes et dictatures « nationales-communistes » d’Europe de l’Est ou populistes arabes. Durant les années 1980, il se radicalise considérablement et, citant Niekisch, appelle de ses vœux une invasion de l’Europe par l’U.R.S.S. afin de créer une nation jacobine eurasiatique.
Cependant, le renouvellement idéologique peut-il être appréhendé avec « l’histoire des idées » pour seule grille de lecture ? Se chercher de nouvelles filiations et inspirations c’est aussi vouloir se démettre de la mise en linéarité avec le nazisme, avec le régime de Vichy ou les collaborationnistes. Les « années noires » oblitèrent tout épanouissement des références fascistes, conjuguant, dans l’imaginaire social, contre-révolution, trahison nationale, et crime de génocide. Les fascistes français ont donc œuvré à une révision intégrale des faits, chargée de les défaire de cette triple marque d’infamie et de les faire entrer dans le Bien politique. Le culte des mémoires étant devenu l’ombre de la nouvelle religion civique des droits de l’homme, les néo-fascistes doivent savoir user du premier phénomène s’ils veulent pouvoir s’attaquer au second.

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Ping : Marine Le Pen, l’extrême-droite et l’islamophobie par Nicolas Lebourg, chercheur spécialiste de l’extrême-droite « histoireetsociete·