L’Historien, entre la société et le politique

le_prisonnierPar Nicolas Lebourg

La recherche historique ne se fait jamais hors du contexte culturel global. L’historien a des outils scientifiques mais est aussi un acteur social. Il participe au paradigme en vigueur, c’est-à-dire à l’ensemble des représentations et conceptions socialement admises. Aussi quand le scientifique fait œuvre de raison, il le fait dans l’espace du temps qu’il habite, parfois contre celui-ci. Nombre de personnes ne comprennent ainsi pas comment des théories qui paraissent aujourd’hui aussi saugrenues que celles jadis diffusées sur les races aient pu disposer du soutien d’intellectuels et savants. En effet, ces idées participaient à l’espace public et à la formation intellectuelle rationnelle. Au jour présent, l’exigence d’un rôle social de l’histoire, d’un devoir de mémoire, aboutit à une lecture unidimensionnelle des faits et un refus de regarder le document historique comme un objet produit pour y voir l’essence de la vérité. Dans tous les cas, c’est la question de la fonction  sociale de l’historien et de l’intellectuel qui est posée.

Quand la science contribue à l’Etat raciste

Prenons l’exemplaire cas de René Martial (1873-1955). Scientifique, couvert de prix, universitaire, il devient en 1938 professeur du cours d’anthropobiologie des races à la faculté de médecine de Paris. Tout son travail porte sur le métissage des races et son effet débilitant. La leçon inaugurale qu’il donne en 1938 est de suite éditée, le professeur est célèbre et respecté. Aujourd’hui, ce texte est édité en Espagne car aucun éditeur français ne pourrait plus l’éditer sans tomber sous le coup de la loi pour incitation à la haine raciale, et la brochure ne peut se trouver que dans les librairies d’extrême droite ou sur internet. Martial achève d’ailleurs cette leçon en exposant l’intérêt de sa science comme suit : « permettre d’entrevoir les raisons secrètes de l’histoire, enfouies au plus profond de nous-mêmes, raisons qui nous mènent encore et deviennent des motifs d’espérer toujours dans les destinées de la France. »

On a donc bien affaire à une science qui participe au plus haut à l’espace scientifique et qui, sans contradiction interne, se perçoit comme étant un instrument de rénovation sociale. Son travail affirme que pour étudier scientifiquement une ethnie il nous faut l’analyser d’abord psychologiquement, puis historiquement, puis biologiquement. L’histoire n’est ainsi qu’un élément d’une science sociale totale, et d’une science proprement idéologique. Le coeur de son travail c’est largement d’appliquer au processus historique les découvertes faites depuis 1899 sur les globules rouges. Il classifie dès lors l’humanité selon l’idée que tel type racial dispose majoritairement de tel type de groupe sanguin. L’histoire eusse produit bien sûr par métissage une altération des groupes sanguins originels.

Mais l’approche ne se limite pas au passé. Elle en déduit qu’il faut réaliser une politique d’immigration basée sur le choix des groupes sanguins : n’introduire en France que des personnes correspondant à un groupe désormais trop peu représenté dans notre équilibre racial sanguin et interdire toute pénétration correspondant à des groupes dégénérants par rapport à cet équilibre.

Cela implique une politique de la race. En effet, toujours selon Martial, si l’Etat n’organise pas la procréation pullulent des métis, des mélanges de sang faits sauvagement et a-scientifiquement, ce qui a pour effet de produire des individus au sang déséquilibré qui sont des malades mentaux, des asociaux, des personnes qui sèment dans la société le chaos qu’ils portent dans le sang. Pour remédier à cela, le scientifique en appelle solennellement en 1939 à une « politique de l’immigration » devant préserver les « Français de vieille souche ». Lorsque survient Vichy ses travaux prennent une nouvelle importance sociale. En effet, par l’analyse des groupes sanguins, Martial « démontre » que la race française n’est pas négrifiée comme le prétend la propagande allemande mais soumise à une asiatisation de son sang qui proviendrait du métissage entre Français et « Juifs ».

La mise à l’écart de ces derniers au bénéfice de l’endogamie permettrait ainsi au pays de se purifier (jusqu’à retrouver sa force et sa pureté raciale qui lui redonneront dès lors sa place en Europe ?)

Politiques et recherches

On a là une affaire d’importance : un discours scientifique légitime en son temps et disqualifiée aujourd’hui. Un discours qui se base sur la notion de l’expertise scientifique mais qui recouvre le b-a-ba des préjugés les plus vulgaires. Un discours qui affirme ne parler que de science mais dont les conclusions ont un impact direct sur la légitimation d’une politique étatique. La science n’est pas détachée de la cité, des valeurs et idées de son temps, bref de son histoire, du lieu et du moment où elle produite. Or, pour sa part, l’Etat tend naturellement à pousser la science dans le lieu de son intérêt.

Qu’est ce que la science des régimes fascistes ? Dans les sciences humaines c’est l’archéologie et la géopolitique, pour légitimer les aires d’expansion et l’anthropologie pour légitimer le racisme. Dans les sciences expérimentales c’est la chimie et la physique, pour l’armement. La science est sans ambages au service du totalitarisme.

Qu’est ce que la science aujourd’hui ? Ce que veut l’Etat ce n’est ni financer les sciences humaines ni la recherche fondamentale mais une recherche ultra-appliquée qui produise directement des brevets industriels. La science est au service du marché.

En somme tout travail scientifique peut se poser la question de son intégration au système. Et dans le cas de l’histoire, instrument de légitimation de tous les types de régime, la question se pose avec vivacité. Le bruit médiatique comme le travail législatif pousse les historiens à devenir les gardiens spécialisés des mânes des « victimes », et de citer sempiternellement les mots de Chateaubriand quant à l’historien « chargé de la vengeance des peuples ».

Ce culte de la victime aboutit à un puritanisme de la recherche : on devrait moralement condamner un objet de recherches qui est lui jugé immoral comme si, par sympathie au sens premier de ce terme, la recherche était touchée par son objet. Travailler sur la violence extrême, la sexualité déviante, le fanatisme religieux ou politique peut dorénavant, non seulement au café du commerce mais également dans les milieux censément éclairés, vous rendre suspects.

La Morale et la Vertu

La volonté de chercher dans le passé quels sont les crimes et les bourreaux aboutit à une folie sociale. On “génocide” dans le passé toute communauté dont l’on souhaite affirmer l’existence historique, comme si le plébiscite de chaque jour ne s’édifiait plus que sur le sol et le sang. Nous voudrions purifier le passé en y désignant le Mal pour forger un présent débarrassé de la présence du mal, politiquement correct. Mais le mal fait partie de l’histoire et du réel présent. Purifier le passé du mal ne nous purifiera pas de notre propre tentation d’y succomber : cela, c’est le rôle de l’intelligence. Le travail de l’historien est donc d’abord une méthode et non le fait d’être un spécialiste du passé : en tant que telle l’histoire ne s’arrête pas au moyen-âge, à l’âge moderne, mais est d’abord une discipline, un regard, une vision du monde, que l’on porte sur les événements et les structures qui les sous-tendent et qui peuvent être très contemporains. C’est chercher, derrière le tumulte des événements qui se produisent et qui paraissent sans lien les uns par rapport aux autres, les structures historiques qui en fait les sous-tendent, les encadrent et leur donnent leur sens historique.

Le travail de l’historien c’est la critique du fait, non le fait de la critique : il ne peut donc être le porteur de la parole des victimes comme le veut l’idéologie du « devoir de mémoire ». La mémoire est un objet social en construction, évolutif, l’histoire est une vérité scientifique, donc temporaire. Les sciences humaines et sociales ne sont pas des œuvres morales et n’ont pas pour fonction de créer des catégories du bien, de justifications de faits sociaux, culturels ou politiques. Elles ne sont pas spécialement faites pour critiquer la domination, pas plus que pour justifier le système en place ou un positionnement éthique. L’enseignement et l’étude de l’histoire ne sont pas là pour apporter des réponses : elles sont là pour poser des questions.

En somme, il n’y a de discipline historique que s’il y a discipline scientifique : cela exclue toute participation de la morale (phénomène social) à l’histoire (analyse multi-causale des phénomènes sociaux non-reproductibles dans un espace-temps donné). Certes, l’historien, le savant, jamais ne se libère totalement de la cité. Alors même qu’il en train de proférer un discours scientifique il voit celui-ci réinjecté dans la cité et produire à son tour des effets, bref il devient lui-même un acteur social et historique. L’homme est un animal social, politique, et l’historien particulièrement. Que peut-il faire ? Rien, sinon son métier.