Notre Père, cet assassin [2/2]

wtc1Par Nicolas Lebourg et Dominique Sistach

Dans les sociétés traditionnelles, la violence se manifeste abondamment sans que personne ne s’en inquiète outre mesure. Dans ce cadre, elle apparaît comme un mode de régulation des conflits. Elle se légitime par un modèle mythologique, lorsque Homère ou Chrétien de Troyes inventent une figure de l’ennemi comme un reflet de soi. Sont ici acceptés l’enjeu et les règles de la bataille, pour s’affronter selon un code où mourir compte moins que mourir selon les règles admises. Le conflit est esthétisé par une éthique du combat qui est fondamentalement aristocratique, avec le romantisme devient prométhéenne (« Race de Caïn, au ciel monte, Et sur la terre jette Dieu ! » enrage Baudelaire), avant qu’avec Nietzsche, elle ne mue en modèle politique. La figure de l’Ennemi polarise en conséquence la violence et les conditions de sa résolution par le droit – car, comme le relève Dumézil, Mars « n’est pas un dieu guerrier, mais un dieu juriste de la guerre ».Le XXe siècle voit surgir des formes inouïes de violence, favorisant la « brutalisation » des sociétés. La place de l’Etat totalitaire (trop faible ou trop fort selon les analystes) n’y est pas étrangère. Depuis une trentaine d’année, la violence apparaît dans le monde occidental comme totalement délégitimée. Avec la fin de la bipolarité Est-Ouest, celle des principes de division qu’apportaient les conflits de la société industrielle, la violence semble s’autonomiser, se séparer des thèmes qui lui sont intimement liés tels que conflits et crises. 

La disparition sans conflit armé de leur ennemi soviétique a pu laisser penser aux démocraties de marché qu’elles atteignaient la « fin de l’Histoire ». Revêche, cette dernière s’est réimposée à tous. Loin d’être une Mare Nostrum, la Méditerranée en serait-elle devenue une frontière ? Le contraste est saisissant entre ses rives. Au Sud, des sociétés où la question de la violence et du rapport à l’Ennemi désigné oblitère le développement de l’espace public. Au Nord, des sociétés où s’affirment la disparition de toute légitimité reconnue à la violence politique et l’hypertrophie de l’Etat pénal, où la guerre en ex-Yougoslavie fut d’abord perçue comme un anachronisme en une Europe qui serait si pacifiée qu’elle se voudrait sortie ad aeternam de l’histoire guerrière, où les reconnaissances institutionnelles des violences passées auraient seules valeur à réécrire un contrat social a minima, où des identitarismes se proclament des en-soi historiques et non comme des objets historiquements produits. La théodicée bannie, des sociétés segmentarisées paraissent désormais s’en remettre à une « cliodicée ». 

Doivent être dès lors perpétuellement clarifiés les champs sémantiques dans l’échelle des violences collectives (« répression », « terrorisme », « massacres », « discrimination », « ethnocide », « génocide », etc.) car en ce domaine, la confusion établie entre Droit et sciences humaines a entretenue ambiguïtés et polémiques (la polysémie et l’usage multiple du terme « génocide » en étant un exemple archétypal). Il s’agit d’atteindre une norme scientifiquement fondée et socialement intégrable des formes et fonds des phénomènes de conflits et violences – des thèmes qui incendient la société dans les « Trente Mémorieuses » (Jean-Pierre Rioux) et imposent en cela de rompre avec le « présentisme » (François Herzog). 

La représentation conflictuelle entraîne le déchaînement de la technique coercitive socialement légitimée. Désigner l’ennemi ne saurait se limiter dès lors à une dynamique altérophobe : c’est tout autant un processus d’autophilie, de célébration identitariste. Par-delà la question de la violence empirique sont mis en jeu les modalités de l’organisation sociale. Comme le souligne Hannah Arendt, avec Rousseau l’ennemi est placé en chaque citoyen – tandis qu’avec Robespierre il exige l’abandon d’une politique machiavélique au profit du règne terroriste de la Vertu.

Lorsque les sociétés mettent en critique le libéralisme et son modèle de régulation des conflits, les proportions de ces phénomènes changent d’échelle : la presse de Weimar fulmine contre « la paix d’anéantissement » avant que Carl Schmitt ne mette en exergue le « devoir d’anéantissement » de l’ennemi et qu’Hitler n’adopte la logique de la « guerre d’anéantissement ». 

En définitive, la désignation de la figure de l’Ennemi apparaît comme centrale pour structurer l’ordre des rapports sociaux (État et société, économie et politique, institutions et valeurs sur lesquelles elles se fondent).