De Bruit et de fureur : skinheads [1/2]
Posté par nicolaslebourg le 29 septembre 2008
Ce sont des jeunes gens incorrects : racistes, violents, semeurs de troubles. En 24 heures ils ont fait parler deux fois d’eux, poignardant à Barcelone, quant à la profanation d’un cimetière dans le Nord de la France. Présents internationalement, mais en faible nombre, les skinheads paraissent tant à la marge que l’on ne prend guère la peine de chercher à savoir qui ils sont et pourquoi… Ils ont pourtant une histoire, comme eux foutraque en diable. Si on prend la peine de la comprendre, on saura qu’elle éclaire non seulement un phénomène sociologique marginal moins simpliste qu’il n’y paraissait, mais aussi qu’elle est un révélateur des transformations sociales de ces dernières décennies.
Une jeunesse prolétaire et du folklore nazi
Le phénomène skinhead provient des banlieues ouvrières anglaises de la fin des années 1960. Les premiers skins surgissent des Mods, un mouvement de jeunesse totalement apolitique, avide de rythm n’ blues, soul music et de scooters vespa garnis de rétroviseurs. Ces premiers skins portent fièrement des vêtements alors usuels. Ils peuvent faire le coup de poing contre des groupes de Pakistanais, mais il s’agit de violences de bandes, non d’actes politiques, de même que leur agitation autour des stades de football correspond simplement à une tradition du lumpenprolétariat anglais, radicalisée depuis les années 1950 mais remontant au début du siècle.
Atone durant quelques années, le mouvement skinhead trouve une nouvelle génération en 1977, en réaction au punk. Cela mène le National Front, parti raciste en plein déclin électoral, à s’orienter vers celui-ci en même temps qu’il se met à prospecter la mouvance hooligan. La scène musicale skin se structure avec sa nouvelle musique (variante du punk, la « Oï », selon un mot formé par la contraction de « Hey, you ! », pour peu que l’on ait l’accent cockney). Apparu en Angleterre en 1982, en réaction au mouvement Rock Against Fascism, le Rock Against Communism (R.A.C.) est une courroie de transmission du National Front au sein de la jeunesse skinhead, lancée par Ian Stuart, le leader du groupe oï Skrewdriver, tous deux mythiques chez les skinheads européens. Le mouvement s’autostructure ensuite en faisant scission (1985) du White Noise Club lancé par le National Front pour créer Blood and Honour, qui reprend dans son intitulé une devise nazie. La structure en appelle à l’unité des skins et est proche de “l’internationale” skinhead Combat 18. Cette dernière représente bien l’univers skin. Son logotype est la Totenkopf S.S., le fameux crâne des S.S. en charge des camps de concentration, et « 18 » fait référence aux première et huitième lettres de l’alphabet pour « A.H. », c’est-à-dire « Adolf Hitler ». Blood and Honour n’est pas un mouvement internationalement structuré mais une sorte de chaîne de franchises.
L’importation du phénomène en France
De son émergence en France (1979-1980) jusque vers 1984, la scène skin française est de forme apolitique. En 1984, est fondé le groupe de Oï Légion 88 (soit « H.H » pour « Heil Hitler ») qui se donne explicitement pour objectif de politiser les skinheads à l’extrême droite. Le groupe a créé nombre de parodies de chansons qui permettent de faire passer son message par le clin d’œil décalé : « Sur les sales nègres des tropiques » (« Sous le soleil des tropiques »); « Le massacre des sales rebeux » (« La ballade des gens heureux »); etc. En 1985, se crée le premier « skinzine » (fanzine skinhead) politisé, Bras tendu. C’est aussi l’année où le groupe Evilskins signe l’un des plus grands tubes skins dont les paroles sont un summum de provocation (« Le Führer est de retour / On va rallumer les fours / Dérouler le barbelé / Et préparer le Zyklon B »), et d’autres titres du même acabit (« Les communistes, il faut les tuer / Dans la rue, les rattraper, les crucifier / ils n’auront pas le temps de dire une phrase / Ils se retrouveront tous dans la chambre à gaz »).
Deux ans plus tard, Gaël Bodilis, ouvrier à l’Arsenal de Brest, fonde le label de R…A.C. Rebelles Européens, d’obédience néo-nazie, qui devient rapidement le second label de musique skinhead d’Europe. Il milite au Front National de la Jeunesse, au groupuscule néo-fasciste Troisième Voie, puis se lie au très néo-nazi Parti Nationaliste Français et Européen (le logotype devient alors la Totenkopf), témoignant de manière révélatrice de la difficulté de la scène skinhead française à se stabiliser dans une structure politique. C’est en effet une clientèle nouvelle pour l’extrême droite juvénile, structurée jusque là par des enfants de la bourgeoisie.
Ici les mœurs sont plus agitées. Ainsi le suivi des concerts peut-il amener à des « bastons » d’anthologie, telle celle qui se déroule à Argelès-sur-Mer à la fin des années 1980. Dans la station balnéaire, une troupe de skinheads effectue une “descente”, batte de base-ball à la main, qui les mène à l’affrontement avec quelques dizaines d’autres jeunes, des Maghrébins et des antifascistes. La bagarre est violente, des coups de feu impactent les murs, et l’événement crée localement une extrême tension. 17 skinheads sont interpellés, tous militants de Troisième Voie, tous passés les jours précédents par un camp d’été musclé avec entraînement à balles réelles. Les nationalistes partent ensuite pour LLoret del Mar pour un rassemblement européen de skinheads où doivent avoir lieu aussi bien des échanges politiques que des concerts, Evilskins étant présent. Suite à la rixe d’Argelès, les autorités espagnoles interdisent l’événement, mais celui-ci se déplace à Barcelone, ce qui donne lieu à des affrontements avec des punks locaux…
L’impossible organisation politique
La mouvance skinhead est très rapidement devenue un enjeu pour l’extrême droite française : comment l’utiliser sans en souffrir médiatiquement ? Pour user d’une mouvance il faut encore que celle-ci s’auto-organise un tant soit peu, ce qui n’est guère du goût des skinheads. L’une des rares figures à avoir émerger est Serge Ayoub alias « Batskin » (qui ne provient nullement du prolétariat). Outre le talent de gérer des troupes turbulentes il sait s’exprimer médiatiquement, est un temps un habitué des mass media, des talk-shows télévisés (débattant ainsi chez Christophe Dechavanne). Il dispose d’une troupe de fidèles, liée à Evilskins. Il parvient à inscrire l’agitation skin dans une perspective historique et politique, en mettant en avant des parallèles entre skinheads et Section d’Assaut du parti nazi. Ces hommes font alors aussi des service d’ordre pour le F.N. Ce dernier propose même aux élections municipales de 1995 une tête de liste à Serge Ayoub. Celui-ci la refuse en protestant que le service d’ordre frontiste a collaboré avec la police pour l’arrestation des skins ayant tué Brahim Bouarram en marge d’un défilé du premier mai.
Cependant, la violence n’est plus un instrument de construction du politique comme dans l’entre-deux-guerres. Après des “ratonnades de masse” réalisées par des skinheads à Rouen et à Brest, les skinheads sont politiquement isolés tant même les groupuscules de l’extrême droite radicale craignent leurs débordements. L’isolement et la répression (forte après des meurtres racistes commis en 1988 et 1995) ont mené nombre de skinheads a raccroché les Docs, d’autres préfèrent passer au hooliganisme. « Batskin » lui-même disparaît de la scène. Il n’est réapparu que récemment, partageant la tribune de l’université d’été d’Egalité et Réconciliation, groupe mené par Alain Soral, écrivain jadis communiste devenu proche de Marine Le Pen, en compagnie de l’ex-humoriste Dieudonné et du néo-fasciste Christian Bouchet.
Premier bilan
Les thèmes idéologiques centraux apparus dans la mouvance skin sont la guerre ethnique à mener et la dénonciation d’un complot juif mondial de métissage des races Malgré le poids du néo-nazisme folklorique, c’est une nouvelle culture de jeunesse qui s’élabore, avec des rituels et un a-dogmatisme qui ne sont pas le décalque, loin s’en faut, des formations de jeunesses fascistes de la première moitié du XXe siècle, dans un flux caractéristique de la mondialisation culturelle.

Bernard a dit
Cher Nicolas,
Je viens de lire avec intérêt ton article sur les skinheads. Intérêt et amertume, aussi. Tu sais combien je suis attaché à ce “mouvement” et voir ce qu’il est devenu me rend malade. Comme tu le dis dans ton introduction (à mes yeux un peu trop brève), les skins ne sont à la base qu’une évolution du mouvement mod, auxquels ils reprochent l’évolution petit bourgeois ainsi que le virage vers le psychédélisme. C’est pourquoi ils se feront appeler “hard mods”, le terme “skinheads” n’apparaissant que très tard, sous la plume d’un journaliste. Leur aspect vestimentaire est un mélange d’influences : a) les mods, donc. Le skin partage le même goût de l’élégance vestimentaire, le même souci d’être le mieux habillé dans sa bande (“Dress to impress” est leur credo), il fréquente les mêmes tailleurs. b) la culture ouvrière. Le skin est fier de son origine prolo, il porte pendant la journée les mêmes vêtements de travail que son père, notamment les fameuses chaussures de sécurité. c) les immigrés jamaïcains. Le skin habite les mêmes quartiers populaires, il fréquente les mêmes écoles. Le look skin a énormément puisé dans leur culture. On parle souvent du chanteur jamaïcain Desmond Dekker comme influence majeure. Lors de la tournée qu’il a effectuée en Angleterre, il portait, comme nombre de ses congénères, les cheveux très courts (avant lui, les skins n’avaient jamais le crâne rasé) et aussi des pantalons qu’il faisait systématiquement raccourcir de 10 cm (ce qui donnera les fameux jeans “feu de plancher”). Même le jean bleaché, si prisé par les crétins néo-nazis, vient des jeunes “rude boys” jamaïcains. La raie au rasoir, idem.
On oublie également que les skinheads étaient les fans N°1 du reggae. C’est bien grâce à eux que nombre de groupes de reggae ont trusté les premières places des “charts” anglais en 1969 et 1970. Ces mêmes groupes leur ont d’ailleurs rendu hommage en enregistrant toute une série de morceaux avec “skinhead” dans le titre. Car le mouvement skin n’était pas un phénomène marginal comme il l’est devenu aujourd’hui, c’était un véritable phénomène de mode, des milliers de gamins avaient adopté ce style.
Des gamins, justement. Des gosses de 14, 15 ans, pas plus. Dont les centres d’intérêt, c’était tout sauf la politique : les fringues, les filles, la musique et le foot.
Pour ce qui est du revival de fin 70s, début 80s, tu écris mon cher Nico que les skins sont réapparus en 1977 par opposition au punk. C’est inexact, les skins ont plutôt resurgi grâce à la vague Two-Tone de 1979, elle-même émanant du punk. Même un groupe ultra-réac comme Skrewdriver se considérait comme punk avant de sombrer dans le côté obscur. Quant à la Oi (sans tréma, SVP), il est important de préciser que c’est une musique de gauche, il est bien dommage de coller une étiquette de fachos à des groupes comme Sham 69 ou Cock Sparrer, qui n’ont rien à voir avec les groupes de RAC et autres merdes (c’est merdique dans les propos, c’est merdique dans la musique…).
Bref, j’arrête là ce long commentaire. Yann travaille sur un bouquin sur les skins, il a recueilli plein de témoignages passionnants.
Amitiés,
Bernard.
Felix a dit
Beaucoup d’approximations malheureusement, les mods par exemple ne pouvaient faire le coup de poings contre les pakistanais car ils existaient surtout pendant les 60’s et les pakistanais ne sont arrivés que pendant les années 70.
L88 n’a jamais écrit aucun de ces titres décalés, ce n’est pas parce qu’on trouve celà sur des p2p que c’est vrai, de plus ils ont commencé en 86! C18 est plus un groupe de hooligans ns que de skinheads ns qui se retrouvent plus chez B&H
La plupart des skinheads ne sont pas fafs, les 15% que tu vois à la télé ne sont aucunement représentatif d’un trip bien plus large que des idiots transis par la race et la couleur.
Scooter a dit
Quote :
“les mods par exemple ne pouvaient faire le coup de poings contre les pakistanais car ils existaient surtout pendant les 60’s et les pakistanais ne sont arrivés que pendant les années 70″
Ah bon il n’y a pas de Pakistanais dans la Grande Bretagne des années 1960 ? Jusque là je croyais qu’il y avait une histoire commune
Moins que dans les 1970’s,après la crise qui pousse à l’émigration, ça me paraît mieux. C’est un peu comme les mods en fait : il y en a moins dans les 1970’s que dans les 1960’s mais ça ne veut pas dire qu’il y en ai plus du tout. En gros les choses n’apparaissent et ne disparaissent pas d’un coup. Ce qui a permis aux mods et aux bandes de jeunes pakis de se bagarrer dans les 1960’s.
Underground Propaganda a dit
Ne pas avoir peur des contradictions pourrait être le fil conducteur du trip skin en France. Un skinhead français c’est un méchant, tricard un peu partout, embrouilleur ou au moins provocateur, et c’est surtout au minimum patriote: le skin français est fier du bleu-blanc-rouge comme l’Anglais l’est de l’Union Jack, c’est une tradition skinhead, comme chercher la merde, quoi qu’en disent les hitorions de ce mouvement qui nous parlent des mods, certes, d’accord, oui, c’est cela, ok, merci pour l’anecdote, et qui en font des boys scouts fans de justice sociale et prêts à défendre la veuve et l’orphelin en nous racontant qu’il y a eu un âge d’or du mouvement scout, euh pardon, du mouvement skin vers 1968-69…. Paki bashing ou pas paki bashing ? je vous laisse vous préoccuper de la question qui ne me semble pas centrale. Bof. Un skin qui défend la veuve et l’orphelin, bof, il va surtout se défendre lui-même vu que dès lors qu’il arbore crâne rasé, bombers et grosses godasses il va se faire brancher régulièrement par le reste de la société. C’est un choix, seul contre tous. T’as des potes rebeux, mais tu t’embrouille avec des rebeux. On s’en fout de la couleur, la connerie n’a pas de couleur. Les potes et la bande, le reste on s’en fou. Skinhead c’est celui qui baisse pas les yeux, l’ultime racaille rock’n'roll. Le skinhead est fier de son pays, sinon il s’appelle autrement, mais il est très souvent anti social, c’est à dire incontrôlable. Le reggae à fond bien sûr, mais pas de jah rastafari là-dedans. La soul aussi, ça c’est des questions de goûts. La Oi! forcément et surtout pour gueuler les refrains torse poil dans les soirées avec les camarades. Ne pas confondre skinhead néo-nazi ou communiste c’est à dire militants chauves structurés et obéissants avec skinhead incontrôlable, fouteur de merde et bagarreur comme la plupart des neusk français des 80. Il paraîtrait que des jeunes étudiants s’autoproclament Skinheads rouges et anarchistes … pourquoi pas ! Il y a bien des skinheads chrétiens (on rigole pas au fond !), musulmans (si si !, en Turquie y en a un bon paquet), alors on n’est pas à une bizarrerie près! On savait qu’avec les victimes anarchistes tombées sous le feu de leurs (faux) frères les communistes (cf guerre d’Espagne ou après Révolution Russe) communistes et communistes libertaires n’étaient pas trop sur la même longueur d’onde. Mais bon, cherchez pas, un militant c’est pas un skin, faut arrêter. Bref ça doit rester des mauvais garçons, au minimum des provocateurs, sinon c’est pas des skins. Et si t’es skin musicien (tout le monde n’est pas bastonneur non plus) c’est pas pour chanter “feu de bois feu qui chante”, c’est pour donner un coup de pied dans la fourmilière, pour provoquer ceux qui sont bien dans le rang, pour choquer les “braves gens” de Brassens. (C’est pour ça que quend tu vieillis tu prends du recul avec l’agitation, c’est normal). Alors après on va me répondre quinze arguments là-dessus c’est sûr … mais si t’es pas un mauvais garçon un peu fouteur de merde avec ton drapeau gravé dans ton coeur, tu te choisis un autre trip, un autre mouvement. Skin c’est pour assurer: être marginal, le plus marginal de tous, le plus fou, le plus embrouilleur, le plus picoleur etc. …. Difficile d’être skin 80 sans avoir la haine.